Attends, bientôt, tout à l’heure, ce soir… Rien de plus simple pour un adulte. Mais pour un enfant ? Cette notion du temps, insaisissable comme de la gelée dans une main d’apprenti gourmet, est pourtant la clé d’une journée d’accueil sereine. Comment aider nos petits à dompter cette étrange bête ? Place aux astuces, aux rituels et aux conseils éclairés de Catherine Lefèvre, psychomotricienne passionnée par le mystère du temps chez l’enfant.
Pourquoi la notion de temps échappe-t-elle aux enfants ?
Le très jeune enfant ne naît pas avec un sablier greffé sous le bras : la notion de temps ne lui est pas innée. Ainsi, poser des jalons (horaires, interdits, promesses de futur proche) ne suffit pas, car il ne saisit ni la durée, ni la portée des interdits dans le temps. Dire « dans cinq minutes on range » ou « ce soir, papa vient te chercher », c’est offrir des repères qui rassurent sur le moment… mais l’inquiétude ressurgit généralement en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « l’heure de la sieste » ! Les neurosciences insistent sur l’importance de la répétition : il faut reformuler, redire, réitérer ces repères encore et encore, tout en s’appuyant sur la relation sécurisante entre l’enfant et l’adulte.
Cependant, malgré des mots pleins de douceur et d’assurance, l’enfant ne maîtrise pas le fameux « quand ». Il sait que son papa viendra le chercher, mais la notion de moment reste floue. Du côté des limites ? On croit parfois à tort que l’enfant qui remonte sur la table juste après avoir été prié d’en descendre cherche la confrontation. En réalité, pour lui, l’interdit n’a pas de durée spontanément comprise : il obéit à chaque consigne, mais ne sait pas encore que la règle s’étend au-delà de l’instant précis de la demande. Même formuler l’interdit sur toute l’année ne rendrait pas la règle plus limpide : un an, ça ressemble juste à… loin !
Rituels, repères et expériences pour concrétiser le temps
Comment faire alors ? Les professionnels de la petite enfance misent sur une arme redoutable : les rituels, répétés chaque jour, qui créent une structure temporelle tangible. Ces repères peuvent prendre plusieurs formes :
- Motricité et espace : Se regrouper pour la chanson du bonjour, enfiler manteau et bottes avant d’aller dehors, se laver les mains avant de passer à table, ou se déshabiller avant la sieste. Ces gestes associés aux moments forts ancrent la succession des temps de la journée dans le corps.
- Canal visuel : Utiliser des frises imagées des moments de la journée, replacer des photos d’activités dans l’ordre chronologique, observer une fleur blanche tremper dans l’eau colorée et attendre qu’elle change de couleur. Proposer des activités en contact avec la nature : voir une graine germer, comprendre le cycle des saisons en observant les changements de la flore ou percevoir la rotation du soleil en déplaçant une cabane de draps pour rester à l’ombre. Circuits de billes ou de voitures, sabliers à vider, jeux d’engrenages et de tubes (Kaplas ou rouleaux de papier toilette) : autant de moyens de transformer l’abstrait du temps en aventure visuelle concrète.
- Sens tactile : Jeux de semoule ou d’eau, manipulations diverses où la durée se manifeste physiquement (sentir l’eau couler lentement d’une bouteille à l’autre selon le nombre de trous). L’enfant expérimente directement « combien de temps » il faut pour remplir, vider, déplacer la matière.
- Repères auditifs : Musiques à arrêts et redémarrages, comptines où le tempo évolue, chansons rituelles pour accompagner des transitions (rangement…), jeux avec des téléphones à cadran dont le retour du disque matérialise une durée variable.
Des repères pour anticiper et rassurer
Installer ces repères, c’est aider l’enfant à appréhender le temps présent et futur proche. Les professionnels savent qu’alterner rituels, expériences sensorielles et supports visuels permet à l’enfant d’intégrer petit à petit la notion de temporalité. Cela rend aussi plus facile l’anticipation d’un changement ou la fin d’une activité. Mais attention : il reste fréquent que l’enfant, pris dans sa découverte, ne réalise pas que « dans cinq minutes on range » signifie bientôt. Quand vient l’heure de tout interrompre, sa surprise (et parfois son désarroi) sont bien réels.
L’art de donner (vraiment) du temps à l’enfant
Plus encore que tous les outils, il est essentiel d’offrir simplement… du temps à l’enfant. Le temps d’observer, de manipuler, de refaire mille fois la même chose – et même du temps pour ne rien faire. Car la construction de la notion du temps s’inscrit dans un développement plus large, moteur, social, affectif et cognitif. Multiplions les repères, jouons avec les rituels, laissons l’enfant explorer à son rythme : c’est ainsi que les minutes deviendront des repères rassurants et que demain cessera d’être un concept nébuleux.
La patience, on le savait, est mère de toutes les vertus. Chez l’enfant, elle est l’une des clefs pour lui ouvrir les portes du temps.











