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Les milliardaires d’aujourd’hui sont-ils vraiment plus riches que Crassus ? Les historiens tranchent

Les fortunes d’aujourd’hui font saliver, mais, entre mythe, propagande et béton antique, qui de nos milliardaires contemporains ou de Crassus, « l’homme le plus riche de Rome », remporte la palme du portefeuille gonflé ? Les historiens ont tranché, et la vérité est bien moins bling-bling qu’il n’y paraît…

Crassus, la légende dorée : fortune ou propagande ?

Quand on évoque les riches, mieux vaut se méfier des rumeurs : la postérité a souvent grossi les traits de Crassus (le Crésus de la politique romaine, troisième consul du Triumvirat avec César et Pompée). Sa mort, par exemple, serait venue des Parthes qui l’auraient, selon la rumeur, obligé à avaler de l’or en fusion. Un clin d’œil cruel de l’histoire – ou plutôt un portrait au vitriol, promu par des plumes adeptes de la propagande. Leur but ? Souligner l’avidité supposée des puissants de la fin de la République, craignant que la richesse ne contamine Rome de cupidité et de débauche. Tite-Live, déjà, pointait du doigt ce dérapage dans ses Annales :
« Depuis peu, la richesse a introduit la cupidité, et la surenchère des plaisirs a créé le besoin de se perdre et de tout perdre dans le luxe et la débauche. » Ambiance !

Crassus : l’homme le plus riche de Rome, mais pas flambeur

Crassus possédait une fortune à faire pâlir les promoteurs immobiliers d’aujourd’hui. Grâce à un pactole hérité (déjà conséquent), il amassa un empire foncier, représenta une bonne part du parc immobilier romain, accéda à 200 millions de sesterces « en cash » et multiplia les domaines. Mais attention : pas question de le ranger parmi les amateurs de luxe tape-à-l’œil ou les nouveaux riches insatiables.

Jean Andreau, dans L’Histoire, le décrit sans détour :

  • ni grand amateur de raffinement extrême,
  • ni prodigue privé de toute retenue,
  • prêteur à taux doux pour ses amis,
  • modéré quant aux intérêts exigés des autres.

En somme, Crassus n’a rien d’un rapace, ni d’un collectionneur de yachts à la romaine. Il a grandi dans l’opulence, utilise le capital paternel comme levier d’investissement, et connaît parfaitement les usages locaux : corruption, spéculation – pas de miracle, mais de la méthode. Il fait croître son héritage de 7 à 200 millions de sesterces (selon Pline le Jeune, rien qu’en biens fonciers) sans s’abandonner aux plaisirs faciles de Capoue. Mais alors, à quoi sert toute cette fortune ?

La fortune, carburant du pouvoir… et du service public !

Pour Crassus, la richesse n’a pas pour fonction de s’acheter des orgies, mais de conquérir le pouvoir. Faire de la politique, que ce soit en Grèce ou à Rome, coûte une petite fortune. Obtenir un poste ne suffit pas : il faut financer ses propres charges, et la « res publica » – servir la chose publique, bref – n’a rien de gratuit.

Crassus sortait du lot par sa capacité à entretenir les effectifs de six légions, plus d’importants corps auxiliaires de cavalerie et d’infanterie. Cela représentait, tout de même, plusieurs dizaines de milliers de soldats !

Mais ce n’est pas tout : les riches devaient aussi financer l’entretien de leur ville, des monuments aux voiries, en passant par aqueducs, bains, jusqu’au pain et aux jeux. Cette obligation touchait non seulement le sommet de l’État mais également les élites urbaines ordinaires. Et ne les appelez surtout pas « mécènes ». Ici, on parle d’évergètes : le versement d’argent est un devoir civique, permettant aussi de fidéliser ses clientèles politiques. Sa richesse, en somme, l’oblige, tout autant que ses débiteurs.

Crassus, Mazarin et la morale du portefeuille

Petite parenthèse amusante : si vous cherchez un vrai rapace fiscal, tournez-vous plutôt vers Mazarin, immortalisé par Daniel Dessert. Ce champion du détournement bénéficiait de l’expertise vénale d’un héros, figure nationale d’intégrité : Colbert en personne. Oui, ce même Colbert, pour qui « gestion » rimait déjà avec opacité – et qui concurrence sans peine les Cahuzac de notre époque.

En conclusion, à Rome comme aujourd’hui, l’argent ouvre bien des portes… mais impose surtout son lot de devoirs. Crassus, loin du cliché du milliardaire flambeur, incarne une richesse mise au service d’influences, de fidélités et du financement de la vie publique. Alors, plus riche que les ultra-riches de la Silicon Valley ? Le jeu ne se joue pas qu’en chiffres, mais sur l’usage de la fortune et les exigences du pouvoir. Et si la morale est parfois fondue dans de l’or, à Rome comme ailleurs, elle ne finit jamais vraiment dans le creuset des illusions !