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Pourquoi applaudissons-nous les pères pour si peu ? La vérité dérangeante sur le « dad blessing » révélée par des experts

Pourquoi les pères sont-ils si souvent applaudis pour un simple change de couche, tandis que les mères accumulent exploits et jugements sans la moindre ovation ? Derrière le phénomène du « dad blessing », des experts lèvent le voile sur une inégalité qui n’a rien d’une légende urbaine.

Quand le dad blessing débarque : la reconnaissance asymétrique

Combien de mères ont déjà entendu : « Tu as beaucoup de chance, c’est un père vraiment présent, il t’aide tellement avec les enfants ! » ? Il suffit souvent que le papa change une couche devant témoins pour qu’on sorte les trompettes. Un biberon, une balade en poussette, et hop : le père modèle, le héros d’un jour, décroche des félicitations. La sociologue Illana Weizman et Cédric Rostein, auteur du livre « Tu vas être papa » et créateur du compte Instagram « Papatriarcat », analysent ce fameux « dad blessing ».

Ce phénomène n’est pourtant pas sans miroir déformant. Tandis qu’on tresse des lauriers au papa qui se montre « impliqué », la mère, elle, a droit au « mum shaming ». Son implication n’a rien d’exceptionnel, c’est la base. D’ailleurs, elle n’échappe jamais à la loupe : si elle flanche, la société parle de défaillance. Deux poids, deux mesures, la vieille histoire…

Racines du déséquilibre : une affaire de genre

Pourquoi cette différence de traitement ? Elle prend racine dans la répartition très genrée des rôles familials. Historiquement, les femmes portent la casquette de responsables des soins et de la sphère privée, pendant que les hommes héritent de l’espace public. On attribue aux mères un instinct maternel présenté comme naturel, mais, rappelle Illana Weizman, cela reste une construction sociale : « Cette idée est très toxique, c’est un outil du patriarcat délétère. » Les hommes, eux, seraient des apprentis dans le care et les émotions, mais mériteraient la médaille à chaque biberon.

Un rapide détour par les statistiques : dans les couples hétérosexuels, seuls 35 % des tâches parentales sont prises en charge par les pères, qui passent aussi beaucoup moins de temps seuls avec les enfants. Les mères, quant à elles, restent les « gardiennes du savoir-faire » : rendez-vous médicaux, appels de la crèche, idées cadeaux… elles disent merci pour la surcharge mentale !

  • Les mères gèrent la majorité des imprévus et du quotidien.
  • Les tâches gratifiantes sont souvent accaparées par les papas.
  • La charge éducative et domestique pèse toujours lourd sur les épaules féminines.

Réseaux sociaux et travail : le double standard se poursuit

Sur Instagram et consorts, les « pères maladroits » sont principaux personnages comiques ou « trop mignons », même quand ils ratent des gestes anodins. Côté mamans, chaque écart peut devenir un buzz anxiogène : on juge, on scrute, on culpabilise. Cédric Rostein s’amuse : « Lorsque je porte ma fille en écharpe, on trouve ça génial. À ma compagne, on demande : « Est-ce que tu as bien choisi l’écharpe ? Quel nouage ? » » L’effort du père est magnifié, le hasard de la mère, passé au peigne fin.

La sphère professionnelle n’échappe pas à l’injustice. Le congé paternité, plus court, laisse les mères seules, puis les femmes subissent de plein fouet l’impact familial : 49 % déclarent que l’arrivée du premier enfant a atteint leur carrière, contre 14 % des hommes. Elles sont aussi 24 % à passer à temps partiel, contre 2 % des pères. L’anecdote de Cédric Rostein est éloquente : « Dans mon entreprise, lorsqu’une mère prenait un congé parental, la direction trouvait cela normal… Quand j’ai fait pareil, je suis devenu un héros ! » On applaudit l’exception, on soupire devant l’habitude féminine.

Du mythe des « nouveaux pères » à la répartition équitable

Depuis les années 1970, le concept de « nouveaux pères » fait de l’ombre, laissant croire à un bouleversement. Pourtant, pour Illana Weizman, ce modèle reste celui de « licornes » : rares, mythiques et surtout pas représentatifs. Cédric Rostein pointe une grande arnaque : « Sur les réseaux, on voit des papas qui peignent avec les enfants… Mais qui a acheté la peinture ? Eu l’idée ? Nettoie après ? » L’intention est là, la réalité beaucoup moins.

Lui-même l’affirme : il ne s’agit pas de dérober les moments de jeu, mais de contribuer à toute la gestion – préparer le sac pour le parc, surveiller les couches, assurer le suivi médical. La vraie égalité, c’est ça. Et non le « show Instagram » du père super impliqué.

La solution ? Ni l’applaudimètre permanent, ni le dénigrement, mais une répartition équitable des tâches et une normalisation du partage. Illana Weizman insiste : « On ne devrait plus avoir à se faire encenser ou critiquer, mais que ça soit juste normal pour tout le monde de tout partager. » Seulement ainsi, la sérénité parentale pointera vraiment le bout de son nez.

Au final, si les pères veulent servir de modèle, c’est en descendant de leur piédestal, et en rejoignant le groupe sur le terrain du quotidien. Et, pour répondre à la question de Cédric Rostein : « Applaudir change-t-il vraiment le quotidien ? » Peut-être vaudrait-il mieux retrousser les manches et se mettre, vraiment, au travail.