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Pourquoi le babillage est la clé du développement du langage, selon une orthophoniste

Qui n’a jamais fondu devant le « bababa » sonore d’un bébé, lancé à tue-tête dans son lit ou au beau milieu de la crèche ? Si ces mélodies enfantines nous font souvent sourire, elles sont en réalité bien plus que de simples sons : le babillage constitue la clé du développement du langage selon l’orthophoniste Magali Dussourd-Deparis. Découvrons comment ce véritable entraînement linguistique façonne les premiers mots… et bien plus encore !

De la naissance aux premiers sons : la longue route vers le babillage

L’aventure débute dès la naissance, avec le cri, puis ces charmants petits bruits émis par bébé lorsqu’il gigote, appelés vagissements. Rapidement, cela évolue en sons composés majoritairement de voyelles (« aaeeeuuu »). Il s’agit là du fameux « jasis ». Pendant le jasis, le nourrisson se plaît à répéter ses vocalises dans son lit, variant les hauteurs, s’essayant tantôt aux aigus, tantôt aux graves. Peu à peu, c’est la transformation : le « jasis » glisse vers un babillage plus élaboré, où les syllabes « awaaa » ou « aye aye aye » laissent deviner l’apparition de consonnes. Il y a un monde entre un « aaeeu » et un « baba »… !

Une étape clef, autour de 3 à 4 mois, permet d’autres progrès : le bébé, qui commence à tenir sa tête et à attraper des objets, subit une modification physique non négligeable. Son larynx, initialement très haut, descend et laisse davantage de place à une langue désormais plus mobile. C’est ainsi que naissent les premiers « r » (on dit que le bébé roucoule), « qu », « gu » et le fameux « é ». À 6 mois apparaissent enfin les combos gagnants : « bababa », « tatatata »… Nombre de parents les attendent comme la nouvelle saison de leur série préférée ! On parle alors du « stade du babillage canonique », lorsque l’enfant réunit consonnes et voyelles en syllabes.

Comment le babillage pose les fondations du langage

Attention, toutes les consonnes ne débarquent pas à la fête en même temps. Elles obéissent à la maturation du système moteur de l’enfant. Ainsi, vers 4 à 6 mois, les intrépides « p » et « b » arrivent en premier, formant les fameux « papapapa » ou « babababa ». En même temps, les phonèmes explosifs tels que le « t » et le « d » font leur apparition, explication toute trouvée au sempiternel « Papa » prononcé avant tout autre mot, que l’on soit en France, en Russie (« Baba ») ou chez les anglophones (« Daddy »).

Progressivement, le babillage intègre des sons plus complexes :

  • les nasales, comme « m », « n », « an », « on »
  • les « qu » et « gu »
  • puis, plus tard, les délicats « r » et « l » (ode à la persévérance des petits… et des parents !)

Encore plus tard, place aux coriaces « s », « z », « v », « f », « ch » ou « j ». Il arrive que des enfants de 4 ans n’aient pas encore dompté le « ch » ou le « j », troquant parfois les sons (« z’ai une zolie jupe », ça vous parle ?). Rassurez-vous : à 4,5 ans, 90 % des enfants maîtrisent tous les sons. Magali Dussourd-Deparis le rappelle avec humour : « Un enfant met 12 mois à marcher mais 6 ans à parler ! ».

Pourquoi le babillage n’est pas qu’une jolie cacophonie

Le babillage n’a rien d’une perte de temps : il est capital ! C’est à travers ce jeu de syllabes que l’enfant s’entraîne à produire des phonèmes, à placer correctement sa langue, à tester ses lèvres… Bref, il prépare le terrain pour la construction des mots. Un point d’attention : un bambin qui garde sa sucette en bouche 24h/24 a beaucoup moins d’occasions de découvrir ces mouvements essentiels. Il arrive ainsi qu’en cabinet d’orthophonie, un enfant ne sache prononcer ni le « l », ni le « p », ni le « b », ses lèvres s’étant surtout adonnées à la succion plutôt qu’à l’exploration linguistique.

Durant cette période, l’enfant apprend bien plus que des sons. Il s’imprègne des « signes supra segmentaux »: longueur des voyelles, rythme, intonations, accentuations… Pas rare d’entendre un bébé babiller sur le mode interrogatif, en montant dans les aigus. Parfois, le protolangage pointe le bout de son nez, avec des courbes mélodiques qui rappellent déjà nos phrases. L’adulte joue un rôle crucial, attribuant un sens à ces propos balbutiants : « ba » désigne la corbeille de fruits, et hop, « Tu veux une banane, c’est ça ? ». Peu à peu, le bébé explore, répète, et fini par produire ses premiers mots.

Impossible, donc, d’apprendre la langue maternelle sans passer par la case babillage !

La place du « mamané » : parler bébé, c’est bien, mais pas trop longtemps !

Côté adultes, difficile de ne pas « mamaner » devant un bébé qui babille : voix douce, débit ralenti, vocabulaire simplifié… Cette enveloppe sonore tisse une communication spécifique, dont l’utilité n’est plus à démontrer. Pour l’orthophoniste, pas de souci à ce que les pros de la petite enfance l’emploient avec les tout-petits – à condition d’adapter leur façon de parler au niveau réel de l’enfant. Le « mamané » avec un bambin expert en mots-phrases ? Cela n’aurait pas de sens, bien sûr.

En conclusion : si votre bébé babille à tue-tête, réjouissez-vous ! Ces répétitions sont le creuset de son apprentissage linguistique. Soyez à son écoute, répondez-lui, et laissez-le explorer tous les sons… sauf peut-être à 4h du matin : son développement vous dira merci, votre sommeil aussi !