Plonger un enfant dans la collectivité suffit-il à en faire un futur as de la vie en groupe ? Spoiler : pas vraiment. La socialisation, c’est tout sauf une recette minute ! Selon Miriam Rasse, psychologue spécialiste de la petite enfance, favoriser la socialisation sans brider l’individualité du jeune enfant, c’est tout un art… et ça demande finesse, patience et une bonne dose d’observation bienveillante.
Comprendre la socialisation comme un processus
D’abord, posons les bases. La socialisation n’est pas un bouton « ON/OFF » que l’on active lors de la première rentrée à la crèche. Ce processus se construit dans la durée, au fil du quotidien, et ne consiste surtout pas à simplement placer des enfants ensemble, croyant que, par magie, ils vont tous sympathiser et apprendre à vivre en harmonie. Non, la réalité est (un peu) plus complexe !
- La vie en collectivité est souvent vantée pour le développement de l’enfant, mais elle ne suffit pas en soi.
- Les adultes jouent un rôle central dans l’accompagnement de l’enfant pour favoriser des rencontres à la fois individualisées et individualisantes… au sein même du collectif, évidemment.
Entre envie d’être soi et besoin de l’autre
Le bébé est par essence un être social. Eh oui, il est « programmé » pour rechercher le contact humain : dépendant pour satisfaire ses besoins vitaux, il apprend très tôt à s’intéresser aux autres. Les neurosciences ont même mis en lumière ses étonnantes capacités d’imitation et ses premiers élans d’empathie (vous n’avez jamais vu un bambin apporter son doudou à un autre ? C’est émouvant, même pour les plus insensibles d’entre nous !).
Mais attention : le petit humain doit aussi apprendre à différencier l’autre de lui-même. Pour reconnaître l’autre comme « semblable », il doit d’abord apprendre à se connaître. Pour le reconnaître dans sa différence, il faut qu’il se différencie : « toi et moi, nous sommes différents ». Ce n’est pas si simple lorsqu’on a moins de trois ans et qu’on aimerait bien rafler la vedette (et tous les jouets, au passage).
- Accueillir l’autre, c’est modifier ses propres gestes et attitudes selon ce que l’autre manifeste, dans une recherche d’accordage mutuel.
- La socialisation, c’est « prendre en compte l’autre, sans renoncer à être soi ». Tout un programme !
L’accompagnement adulte : ni gendarme, ni chef d’orchestre autoritaire
Les premiers autres d’un bébé, ce sont les adultes qui s’occupent de lui. C’est à travers l’attention quotidienne à ses signaux verbaux, non-verbaux et émotionnels, qu’il apprend les codes de la socialisation. L’adulte met des mots sur ses ressentis, l’aide à comprendre et à nommer ce qu’il vit, relie ses expériences entre elles (« tu manges vite, tu as très faim », « tu as vu comme tu étais intéressé par cet anneau »…). Lors de ces échanges, l’enfant fait l’expérience de la différenciation :
- Participer à une activité avec l’adulte, ce n’est pas faire plaisir à ce dernier, mais satisfaire un besoin personnel, aidé par l’adulte.
- Laisser à l’enfant la possibilité, quand il le peut (et le veut !) d’essayer seul, c’est semer les graines de l’autonomie.
- Décider constamment « à sa place » revient à le maintenir dans une forme de fusion, ni propice à sa différenciation, ni à son individuation.
En cas de conflit entre enfants, ce n’est pas le moment de sortir le sifflet ! L’adulte aide chaque protagoniste à nommer ses envies, son ressenti (« tu as très envie de ce jouet », « Paul n’a pas terminé son jeu »), à prendre conscience de la différence de projets. Plutôt que de juger ou rappeler simplement une règle, il cherche avec eux une solution qui convienne à tous (« il y a d’autres objets semblables »). Il est alors allié, pas gendarme ni moralisateur.
Protéger l’identité naissante pour mieux s’ouvrir aux autres
En se différenciant, l’enfant affirme sa volonté, parfois avec une intensité digne des meilleures têtes d’affiche (ah, les colères pour un jouet confisqué !). C’est normal : son activité exprime qui il est. L’adulte tente de protéger ses initiatives (« tu peux lui dire non », « tu peux t’éloigner si tu ne veux pas être dérangé »), tout en invitant le / la perturbeuse à tenir compte des réactions de l’autre (« tu entends, il te dit non »).
Se sentir exister, c’est aussi pouvoir décider un peu pour soi (« tu ne peux pas prendre ce tube de crème, mais où pourrais-tu le poser ? »). Cet équilibre entre affirmation de soi et prise en compte des autres est le socle de l’individuation et de la socialisation.
- Expérimenter la négociation avec l’adulte prépare l’enfant aux négociations entre pairs – parfois dès un an !
- C’est en étant considéré et entendu que l’enfant apprend à prendre en compte à son tour les autres et à vivre « ensemble, mais singulier ».
En conclusion : Favoriser la socialisation sans renier l’individualité, c’est accompagner l’enfant pas à pas, en offrant un cadre souple, sécurisant, qui fait place à sa personnalité autant qu’à l’accueil de l’autre. Parents, pros de la petite enfance ou simples observateurs attendris : retenez que l’enfant n’a pas besoin d’un gendarme, mais d’un allié attentif… et parfois d’un peu de patience supplémentaire !











