Et si « Partir c’est mourir un peu » ? Pour certains Français installés au Royaume-Uni depuis des années, l’adage a fait place à une vérité plus radicale : l’attachement à la France s’est effacé, digéré par l’intégration britannique. Rencontre avec ces expatriés pour qui le retour au pays sonne comme une note définitivement oubliée.
Vivre loin de la France : quand l’expatriation efface les racines
L’expatriation est parfois une cure d’amour du pays d’origine. Mais pour Jacques – ou plutôt « Jack », comme il préfère aujourd’hui qu’on l’appelle – le cœur a tranché : « Loin des yeux, loin du cœur. Cela fait tellement longtemps que je suis parti que je ne trouve plus rien de commun avec la France. » Le ton est posé, le verdict irrémédiable.
Installé au Royaume-Uni depuis plus de 35 ans, Jacques est arrivé à Londres après deux années d’études en droit. L’objectif ? Parfaire son anglais. La suite, il l’assume sans nostalgie : « J’ai tout de suite aimé la culture et la vie anglaise, la politesse des gens, le fait qu’ici tout est possible, en tout cas plus qu’en France. » À certains, cela semble être le récit d’un amour à la première vue, version thé anglaise.
- 35 ans au Royaume-Uni sans retour
- Une famille entièrement britannique
- Adoption de la nationalité anglaise
Nationalité, vie de famille : un choix assumé
La réinvention de Jacques s’est jouée aussi dans sa vie de famille. Marié à une Britannique depuis près de 30 ans, il est père de deux grands enfants… 100% britanniques. « On n’a jamais fait la démarche de leur donner la nationalité française, ils sont nés ici, avec ma femme on estime qu’ils sont britanniques à part entière. » Fin du débat, croissants ou beans au petit-déjeuner, c’est décidé, ce sera beans.
Lui-même n’a pas cherché à garder un passeport français : « J’ai décidé de prendre la nationalité britannique dès que j’ai pu. C’était normal pour moi, sachant que je construisais ma vie ici et que je n’allais pas retourner vivre en France. Je sais que cela peut paraître choquant pour certains, mais c’est comme ça que je l’ai ressenti et je n’ai jamais eu de regret.»
Brexit, souvenirs et intégration : la France, un lointain souvenir
Certains pourraient croire que le Brexit aurait pu raviver un zeste de « bleu-blanc-rouge » dans le cœur des expatriés. Que nenni ! Même s’il a voté contre la sortie du pays de l’Union européenne, Jacques ne se sent pas concerné : « Pour moi ça ne change rien, au contraire même, puisque je suis britannique donc je n’ai aucun souci pour aller et venir. »
L’évolution de ses liens avec la France tient aussi à la famille : « J’ai perdu mes parents il y a quelques années. Avant, on allait passer quelques jours de vacances avec les enfants pour aller les voir, mais maintenant je n’ai pas vraiment de raison d’y retourner. Ma vie est ici. » Le tout dit avec un accent britannique à couper au couteau (à beurre, of course). Jacques le dit en souriant : « On peut dire que l’intégration est totale. »
- Brexit supporté sans accroc
- Lien familial avec la France inexistant
- Accent britannique assumé
Le reflet dans le miroir : la France qui change, et Sylvie qui change aussi
Sylvie, elle, se sent « de moins en moins française dans le cœur ». Expatriée depuis plus de 15 ans en Angleterre, elle porte un regard désabusé sur son pays d’origine : la France a selon elle « beaucoup trop changé » et « n’a pas pris la bonne direction ». Pour elle et d’autres, le fait de vivre à l’étranger est surtout devenu l’occasion de prendre du recul sur… beaucoup de choses.
Le débat continue, parfois vivement, certains reprochant, non sans acidité, aux expatriés de vouloir donner des leçons tout en conservant leur statut. D’autres prônent au contraire de se concentrer sur ce que la France fait de mieux et regrettent certaines dérives, pointant du doigt une « culture gauchiste » perçue, selon eux, comme néfaste. Mais pour Jacques, Sylvie et beaucoup d’autres, la décision est prise, les valises sont jetées à la mer et le ferry ne retournera pas à Calais.
Conclusion : partir pour mieux s’oublier français ? Si l’expatriation renforce parfois le lien à son pays, elle peut aussi – sans drame, ni regret – signifier la rupture. Que ce soit par intégration totale, choix familial ou évolution du regard, Jacques et Sylvie ont définitivement tourné la page. L’essentiel, après tout, n’est-ce pas de se sentir chez soi, où qu’on plante sa théière ?











