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Ni bilinguisme parfait ni égalité : voici comment chaque bilingue reste unique

Oubliez le mythe du bilinguisme « parfait » ! Dans la vraie vie, chaque bilingue trace son propre chemin, loin de tout copier-coller linguistique. Plongez dans le monde fascinant du bilinguisme, entre légendes, réalités multiples et cerveaux surprenants.

Des milliards de raisons d’être unique… et bilingue !

  • Plus de la moitié de la population mondiale manipule au moins deux langues.
  • Deux tiers des enfants grandissent au contact de différents idiomes.

Mais ce phénomène planétaire ne tient pas dans une seule boîte à chaussures. Les définitions du bilinguisme varient autant que les accents dans un festival de langues. Pour certains, être bilingue, c’est une question de culture, une sorte de « double passeport ». Pour d’autres, il faut DOMINER (oui, avec des majuscules) deux langues à égalité, tant à l’oral qu’à l’écrit. Bref, la communauté scientifique n’a pas encore tranché… et c’est tant mieux, sinon on s’ennuierait ferme !

Équilibre parfait ? Illusion linguistique

Si l’on en croit Bloomfield (années 1930), le bilinguisme idéal, c’est contrôler parfaitement deux langues au point de les parler comme un natif… dans les deux cas. Selon cette vision, le bilingue serait un peu comme Superman et Clark Kent réunis, capable de lire, écrire, comprendre et produire autant dans l’une que dans l’autre. Mais il faut bien l’admettre : ce cas est rarissime.
En réalité, chaque bilingue a un profil qui lui appartient. Mackey préfère parler d’alternance : le bilinguisme, c’est utiliser deux langues ou plus en alternance, même si c’est juste pour commander un café dans la langue du coin. Grosjean, lui, insiste sur leur usage régulier dans la vie quotidienne. Enfin, Cook décrit les bilingues comme des « multicompétents » évoluant selon leurs contextes, quitte à ne maîtriser qu’en partie la seconde langue… par exemple à l’écrit seulement.
La version la plus « large » et réaliste veut donc qu’on soit bilingue dès lors qu’on jongle régulièrement entre au moins deux langues. Mais ce n’est qu’un début : car à l’intérieur de cette immense catégorie, il existe des différences presque infinies.

L’âge, la maîtrise… et les mille nuances du cerveau bilingue

Ranka Bijeljac-Babić propose de raffiner cette définition selon deux axes :

  • L’âge d’acquisition : avant 3 ou 4 ans, on parle de bilinguisme précoce simultané. Si la seconde langue arrive alors que la première est bien installée (mais avant la puberté), c’est du précoce consécutif. Et après l’adolescence, le bilinguisme est dit tardif.
  • Le niveau de compétence : là, pas de règle stricte. Certains comprennent mais n’osent pas parler, d’autres écrivent sans difficulté mais hésitent à l’oral, tandis que certains dominent plusieurs langues sur tous les plans.

Et l’illusion du bilingue « parfait » s’efface vite : même en cas d’apprentissage simultané, l’une des langues prend la main et devient dominante (c’est celle qui vient le plus facilement, celle où les mots coulent sans pause). Précisons que cette langue dominante n’est pas forcément la langue maternelle ! Par exemple, lorsqu’une personne vit dans un pays étranger et n’utilise plus que la langue du nouveau pays, celle-ci devient dominante.

En psycholinguistique, chaque locuteur possède un « lexique mental », soit un répertoire de dizaines de milliers de mots. Pour les bilingues, ce lexique est encore plus riche. Reste à savoir comment s’activent ces langues dans la tête : certains chercheurs pensent que seule la langue utilisée est active (l’autre serait en « mode avion »). D’autres estiment, au contraire, que toutes les langues connues se réveillent ensemble, créeant parfois des interférences délicieuses… ou gênantes !

Bilingue, oui, mais selon ton histoire !

L’apprentissage d’une nouvelle langue peut s’appuyer sur la langue maternelle, surtout au début. Plus on pratique la nouvelle langue, plus on accède directement au sens des mots, sans passer par la case « traduction mentale ».

D’ailleurs, souvenez-vous de la scène de L’Auberge espagnole où le héros, perdu dans ses langues, n’arrive même plus à parler français ! Si cela vous semble « cinématographique », l’attrition linguistique n’a rien d’un simple gag : il s’agit de changements profonds dans la maîtrise de la langue maternelle, notamment chez les migrants coupés de leur communauté d’origine. Chez les adultes, un contact même minime suffit à entretenir la langue première. Par contre, chez l’enfant, tout dépend de l’âge de la rupture : utilisée de façon continue jusqu’à la puberté, la compétence reste intacte, presque invulnérable.
Des études en neuro-imagerie confirment d’ailleurs la puissance de cette plasticité cérébrale : des enfants adoptés très jeunes dans un autre pays ne gardent, à l’âge adulte, aucune trace neurologique persistante de leur première langue, même sur les automatismes élémentaires !

En conclusion : inutile de courir après le fantasme du « vrai » bilingue : il existe autant de profils que de bilingues. Valorisons toutes les langues, tous les parcours, qu’ils soient linéaires ou sinueux. Ce qui compte, c’est la régularité de l’usage : une pratique quotidienne, dès le plus jeune âge si possible, reste le meilleur carburant pour un bilinguisme épanoui. Et finalement, qui voudrait d’un monde où tout le monde parlerait exactement pareil ?