Un vent nouveau souffle sur la maternelle française : une enquête éducative de grande ampleur vient bouleverser les habitudes et fait tanguer la communauté enseignante. Au centre de la tempête : la méthode d’évaluation du comportement des tout-petits, et une certaine façon de voir – ou de prédire – l’avenir des enfants dès la petite section. Entre enthousiasme, inquiétudes et grands débats de professionnels, retour sur une initiative qui fait chavirer la toile… et les cours de récré.
Une enquête inédite : suivre les petits bouts… jusqu’au bac
Lancée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) pour la rentrée 2021/2022, cette enquête suivra pas moins de 35 000 enfants, de leur entrée en maternelle jusqu’à la fin du secondaire. Non, ils ne seront pas livrés avec GPS intégré, mais presque : questionnaires, grilles d’évaluation, et suivis serrés sont au menu pour comprendre le rôle de la maternelle dans le parcours scolaire.
L’originalité ? Cette observation débutera dès la petite section pour :
- Analyser la place de l’école maternelle face à l’élémentaire,
- Mesurer l’impact d’une scolarisation dès 3 ans (voire moins !),
- Recueillir des infos sur le contexte familial et social,
- Sonder les attentes et l’implication des familles.
Une première phase d’expérimentation aura lieu dans une soixantaine d’écoles, ciblant trois grands axes : le langage, les outils structurants pour la pensée, et les compétences transversales. C’est justement sur ce dernier point que le débat s’enflamme.
Quand évaluer le comportement des petits devient polémique
Voilà qu’on demande aux enseignants si l’enfant « coupe la parole », « pleure souvent », « agit sans contrôle, de manière brutale », « est agité », ou encore « répond mal à l’adulte ». Des questions du style : jamais, parfois, ou souvent ?
Pour Guislaine David, porte-parole du Snuipp-FSU, c’est le monde à l’envers : « Un enfant de 3 ans, on sait bien qu’il coupe la parole, bouge… c’est même tout à fait normal ! » s’emporte-t-elle. Elle rappelle que des tentatives similaires d’évaluation comportementale ont, par le passé, fait grincer des dents – notamment le scandale autour du « trouble des conduites » évoqué par l’Inserm en 2005, ou les catégories « rien à signaler », « à risque » et « à haut risque » qui avaient été proposées quand Jean-Michel Blanquer était à la tête de la Direction générale de l’enseignement scolaire. Prédire la délinquance dès la maternelle ? Idée vite abandonnée, sous la pression d’un tollé général.
La crainte, pour certains syndicats : coller des étiquettes qui pourraient poursuivre familles et enfants durant toute la scolarité. Et puis, comme le résume Guislaine David, « un enfant qui chouine en maternelle sera-t-il forcément en échec plus tard ? » Pour elle, prudence avant tout : chaque enfant grandit à son rythme, et vouloir tout classer si tôt serait un raccourci dangereux.
L’administration et les chercheurs tempèrent : du panel, pas du flicage
Face à l’orage, Fabienne Rosenwald, directrice de la Depp, monte au créneau : non, il ne s’agit pas de traquer les futurs cancres, mais bien de constituer un panel comme il en existe depuis 45 ans. Les données ? Strictement anonymes, à la manière d’une étude Insee, et jamais inscrites dans le dossier scolaire.
Le but affiché reste de mesurer les compétences transversales, c’est-à-dire :
- La concentration,
- La capacité à passer d’une activité à une autre,
- L’autorégulation émotionnelle et comportementale.
Tout cela permettant de mieux comprendre ce qui façonne l’évolution des enfants avec un même point de départ.
Grégoire Borst, chercheur en psychologie du développement et en neurosciences (CNRS), abonde : la réussite scolaire dépend de bien plus que le QI ou les connaissances pures. Les « soft skills » et la régulation des comportements s’avèrent fondamentales, en France comme ailleurs (le Canada, bon élève sur le sujet, est cité en exemple). Lui aussi insiste : pas question de diagnostiquer ni d’étiqueter mais de s’intéresser à ce qui aide concrètement au développement de l’enfant.
L’effet maître : plus fort que les cases
Pierre Favre, vice-président du Syndicat national des écoles et directeur dans l’Ain, apporte une nuance pleine de bon sens : « Un enfant peut ne pas parler une année et se révéler l’année suivante. Un autre sera turbulent puis sage peu après… » Il pointe surtout l’« effet maître », ce facteur clé que bien des statistiques oublient, mais que chaque parent et instituteur connaît : la magie d’un adulte qui croit en l’enfant, adapte, ajuste, et fait éclore les talents.
Fabienne Rosenwald confirme enfin que les questions posées durant la phase d’essai seront ensuite triées sur le volet, un tiers à peine en général étant retenu pour le suivi final. L’idée n’est donc pas d’enfermer dans des cases, mais de tracer des lignes directrices pour mieux comprendre et accompagner.
En somme, cette enquête fleuve pose une vraie question : mieux suivre, c’est mieux comprendre ? Si la controverse est là, elle a au moins le mérite de replacer l’humain au cœur de l’éducation. Parents, enseignants, n’oubliez jamais : derrière chaque case à cocher, il y a un maître… et surtout un enfant, singulier, unique, surprenant. L’avenir, ça ne se prédit pas à 3 ans. Mais ça s’accompagne – à tout âge.











